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L'importance de l'importance :
approches de la notion d'importance chez Whitehead
Par :
GIRARD Matthieu PHIL4D-G 060347
Remis à :
M. Didier DEBAISE
Dans le cadre du cours :
Explication de textes philosophiques de l'Epoque contemporaine PHIL-B-404
En ce :
11 décembre 2009
Université Libre de Bruxelles
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Dans la première conférence1 de Modes de pensée, Whitehead traite de ce qu'il nomme « l'importance2 », notion ici philosophique, technique, à laquelle il donne une extension englobant largement plus que son usage courant. Cette notion est elle-même imbriquée étroitement dans l'idée d'état-de-fait (matter-of-fact3), comme le montre ce passage, qui servira de point d'ancrage à ma tentative de comprendre l'importance de l'importance, de l'état-de-fait et sur leurs féconds et variés rapports : « Deux idées opposées semblent inévitablement sous-tendre toute l'ampleur de l'expérience : l'une est la notion d'importance, le sens de l'importance, la présupposition de l'importance; l'autre est la notion d'état-de-fait (matter-of-fact). Il n'y a pas d'échappatoire au pur état-de-fait. Il est la base de l'importance, et l'importance est importante de par le caractère inéluctable de l'état-de-fait. On concentre son attention en raison d'un sens de l'importance. Et quand on se concentre, on fait attention à un état-de-fait. Les gens qui, obstinément, limitent leur attention à un état-de-fait le font en raison de leur sens de l'importance d'une telle attitude. Ces deux notions sont antithétiques, et s'appellent l'une l'autre.4 » A travers cette longue citation, dont j'estime que la totalité est, sans mauvais jeu de mots, importante pour mieux saisir ce que Whitehead entend par importance et état-de-fait, on peut déceler trois moments séparés qui, eux aussi, s'appellent l'un l'autre. En un premier temps, l'importance et l'état-de-fait sont posés comme se rapportant tous deux à l'expérience. Ensuite, la notion d'attention fait irruption comme figure de la médiation entre importance et état-de-fait, ou, autrement, l'attention est comme l'interface permettant la communication entre ces deux termes. Puis Whitehead nous dit que le lien qui les unit est un lien d'antithèse; que c'est par leur apparente exclusivité mutuelle qu'elles s'entr'appellent. L'explicitation de la nature de ce lien particulier est d'ailleurs quelque chose qui nous demande beaucoup d'attention. Le tout de ce texte est de traiter de ces notions en leur rendant justice et en tentant de sortir le moins possible du texte de Whitehead. Première plongée dans l'importance : idée, expérience Suivant la lettre du texte whiteheadien, le premier mot nécessitant de s'y arrêter est très certainement celui d'idée; pour permettre de mieux appréhender le sens des termes en présence autant connaître leurs déterminations. D'abord, une bifurcation nécessaire à notre propos : l'idée possède un sens usuel, et je crois qu'ici c'est celui qui prévaut sur son autre sens, technique et proprement philosophique. Les idées que sont l'importance et l'état-de-fait possèdent un usage courant réel, une définition courante, quotidienne, ce ne sont pas des termes sur lesquels butent notre discours et nos interactions, du moins pas systématiquement ni même couramment. L'idée, alors, est seulement synonyme d'un acte mental, d'une pensée, d'une représentation, d'une construction de l'esprit, avec évidemment tout le caractère vague que cela suppose. Néanmoins, l'idée que l'idée est un concept évident est capital – Whitehead souligne lui-même l'extrême difficulté de l'exercice de la philosophie qui doit employer le langage et donc les mots, avec toutes leurs sédimentations de sens les plus diverses, pour signifier quelque chose d'entièrement différent.5 Cela, d'ailleurs, reviendra par la suite, le décalage entre l'aspect usuel d'un terme et sa technicité propre à l'usage du philosophe spéculatif pouvant porter un éclairage utile pour la compréhension des termes techniques.
1 2 3 4 5 WHITEHEAD A.N., Modes de pensée, trad. Vaillant H., coll. Analyse et philosophie, Vrin, Paris, 2004, pp. 25-42. Ibid., p. 25. Ibid., p. 28. Idem. Op. cit., p. 34-36. « Telle est la difficulté permanente de la discussion philosophique : les mots doivent être étendus au-delà de leur signification courante sur le marché. » Et, plus généralement, toute la partie 6.
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Ici, à mon sens, le mot idée n'est pas dans un contexte technique; c'est plutôt la définition somme toute assez triviale d'idée qu'il convient d'invoquer. Justement, l'importance et l'état-de-fait, même si ce dernier n'est pas vraiment nommé comme tel fréquemment, peuvent être des idées, dans les deux sens alors, technique et usuel, du fait qu'ils se rattachent à des expériences tout à fait primaires, à un mode d'être.6 L'idée est une forme de cristallisation mentale, certes, mais cette chose diffuse, que l'on croit bien située, est aussi, par-delà l'individuation et la particularisation qu'on y projette, une société, et provient d'une expérience, donc d'une relation entre sociétés, ou en fait de la possibilité d'une relation. Rapidement : l'idée, qu'elle soit celle de l'importance, de l'état-de-fait, ou de Dieu, existe sous deux régimes. C'est une idée au sens du « J'ai une idée. » et c'est une idée en tant qu'elle est résultante d'une interaction entre sociétés d'entités actuelles. Techniquement, l'idée est donc acte, événement, mais l'idée est aussi événementielle. Elle représente elle-même dynamiquement un procès, un aspect de procès. Aussi, l'idée que l'on pourrait dire whiteheadienne est-elle toujours une certaine forme de médiation, entre les abstractions successives effectuées d'après l'expérience et l'abstraction de la pensée s'efforçant de rendre l'expérience à ma conscience (pourrait-on dire), en somme il s'agit d'une détermination spécifique des abstractions procédant de l'expérience. Enfin, dans la citation, l'idée n'est pas cette idée du niveau de la philosophie spéculative, de la métaphysique de Whitehead, mais c'est celle du « J'ai une idée. » Il est d'ailleurs à remarquer que, pour Whitehead, l'entreprise philosophique doit toujours tenter de se modeler au plus proche de l'expérience ordinaire, naïve, simple. 7 Importance et état-de-fait peuvent servir de matériaux de base corrects et intéressants à la théorie puisqu'ils ont un sens (apparemment) simple, naïf, ordinaire. Mais il ne s'agit pas non plus, bien sûr, de verser dans « une doctrine moderne, en vogue parmi les hommes de science8 », le positivisme objectivant étant aussi loin de Whitehead qu'il est possible de l'être. L'idée de l'importance, sous cet angle, est justement utilisée par Whitehead plus loin dans le paragraphe cité. En effet, l'expérience de la concentration, et, corrélativement, tout ce qui touche à la notion d'attention, comporte de nombreux liens avec l'importance. 9 Fixer son attention sur quelque chose, c'est entrer dans un type de relation particulier avec cet objet qui devient pour notre champ attentif le point central, la notion clef, le point focal. Mais c'est là encore une formulation trop classique, référant à la notion d'objet alors qu'en réalité ce que l'on fait devenir le centre de notre attention, et donc le plus important dans le contexte donné, ou du moins ce qui le semble, n'est pas purement et simplement un objet-data, mais est plutôt une structure double relevant autant de mon personnage que du sien, externe à ma corporéité mais lié, comme toujours chez Whitehead, par des relations complexes. En fait, je crois que l'on peut comprendre l'objet (pour faute d'un meilleur terme) de l'attention comme étant un état-de-fait en procès, justement en procès d'attention - porter intérêt à quelque chose, c'est l'inclure dans son devenir, agir sur les sociétés mises en présence; par double adjonction et séparation – pôle subjectif et pôle objectif. De ce point de vue, l'idée est expérience, expérience polarisée et polarisante aussi sur l'échelle du clair/obscur et du distinct/confus.10 Cela nous mènera à la notion de perspective et du sens de l'importance.11 Il ne faut pas perdre de vue la connexité, essentielle aux choses12, autrement, le sophisme de la localisation
6 Op. cit., p. 28. 7 Ibid., p. 35. «Dans notre première approche de la philosophie [...] [n]ous devons faire appel aux notions simples et naïves et qui ont cours dans les relations sociales de la vie civilisée ordinaire. » 8 VERLEY X., La philosophie spéculative de Whitehead, coll. chromatiques whiteheadiennes, Ontos-Verlag, Francfort, 2007, p. 328. 9 WHITEHEAD A.N., Modes de pensée, trad. Vaillant H., coll. Analyse et philosophie, Vrin, Paris, 2004, p. 28. 10 VERLEY X., La philosophie spéculative de Whitehead, coll. chromatiques whiteheadiennes, Ontos-Verlag, Francfort, 2007, p. 332. 11 WHITEHEAD A.N., Modes de pensée, trad. Vaillant H., coll. Analyse et philosophie, Vrin, Paris, 2004, p. 32-35. 12 Ibid., p. 33.
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simple nous guette. Mais revenons à la première phrase de notre citation. Outre le fait que l'importance et l'étatde-fait soient des idées, une notion capitale y apparait; celle de l'expérience, et, ici, plus précisément, l'ampleur de l'expérience. L'expérience, évidemment, possède une certaine ampleur. D'ailleurs, c'est bien une caractérisation de l'expérience pour Whitehead de toujours mettre en œuvre cette idée d'ampleur, que ce soit dans l'extension de ce qui est impliqué par l'expérience ou par le fait même de faire une expérience. Il faut voir l'ampleur comme une fonction de l'expérience qui s'en déploie autant à partir d'elle que depuis le procès dont elle est partie. La notion même d'expérience est fondamentalement liée à l'importance et à l'état-de-fait. Pour le dire autrement, l'expérience possède une ampleur en fonction de son importance. D'ailleurs, Whitehead note plus loin que « l'expérience sensible est une abstraction [...] qui accroît l'importance. [Cette importance] inclut l'infinitude de l'actualité, cachée dans sa finitude de réalisation.13 » Ce fait de la liaison expérience-importance est ce qui mènera à la morale : « [l]a morale consiste dans le contrôle du procès de manière à maximiser l'importance.14 » La morale whiteheadienne, nous le verrons, est d'ailleurs assez loin de ce que l'on pourrait appeler une conception traditionnelle de la philosophie morale. Whitehead, à travers la première conférence de Modes de pensée, opère, comme il le dit luimême, une « approche philosophique15 ». Il y a là une originalité et une liberté de la pensée philosophique exemplaire. Dans ce cadre de réflexion, toute notion est digne comme les autres d'un éclairage qui lui fasse pleine justice. Cela étant, il nous met aussi très tôt en garde : des « notions ultimes16 » (telle l'importance), il « n'y a pas de définitions17 » (ce qui ne l'empêche pas de définir tout de même l'importance). Du reste, il ne faut pas s'imaginer que toute philosophie soit vouée à l'aporétisme ou à une analytique stérile. Au contraire, l'oeuvre de Whitehead est bien la preuve que le souci de mieux parler des choses, d'en bien parler, de les rendre intéressantes – en fait, la démarche constructiviste – est féconde et offre des occasions inouïes de réflexion, des pistes fraîches et neuves pour tenir des « aventures d'idées ». À ce sujet, le traitement de la morale paraît tout à fait caractéristique même s'il pose quelques questions quant à sa composante morale proprement dite. Cette digression faite, j'en reviens à l'expérience. Bien sur, cette notion se trouve définie ailleurs dans son œuvre18, cependant dans Modes de pensée je crois que cette notion doit être aménagée, en tout cas comprise d'une certaine manière, en partie reconstruite pour s'appliquer à un propos qui diffère de celui exprimé dans Procès et Réalité.19 Dans ce premier ouvrage, Whitehead construisait une philosophie systématique, une philosophie conçue comme entreprise spéculative ne pouvant rien exclure. Cela s'applique toujours à Modes de pensée20, mais ce n'est plus un essai de cosmologie générale qui est le but visé dans ces conférences. L'expérience est liée à une épaisseur particulière qui la caractérise, l'ampleur. Pour le dire de manière trop rapide, l'ampleur d'une
13 Op. cit., p. 133. La section 4 de cette conférence, dédiée à L'univers civilisée, est intéressante pour son traitement de la notion d'expérience. 14 Ibid., p.37. 15 Ibid., p.25. 16 Idem. 17 Idem. 18 LOWE V., « Whitehead's Philosophical Development », in SCHILPP P. A. (ed.), The Philosophy of Alfred North Whitehead, coll. The Library of Living Philosophers, Tudor, New York, 1951, p. 108. « What is « experience » ? It is « the self-enjoyment of being one among many, and of being one arising out of the composition of many. » D'après WHITEHEAD A. N., Process and Reality, p. 220. 19 WHITEHEAD A.N., Modes de pensée, trad. Vaillant H., coll. Analyse et philosophie, Vrin, Paris, 2004, p. 25. « Nous ne cherchons pas à tracer les cadres d'une philosophie systématique. » 20 Ibid., p. 26. « La philosophie, elle, ne peut rien exclure. »
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expérience réside dans les états-de-fait auxquels on porte attention. Aussi, l'ampleur de l'expérience, toute cette ampleur, c'est la diversité infinie des situations, des occasions d'expériences, des événements qui peuvent prendre place dans l'existence, qui peuvent se dégager du sentir, le tout augmenté de la polarité subjective décrite plus haut. Toute expérience s'inscrit donc à la fois dans une ampleur que je dirais personnelle (liée à une conscience qui, comme on dit, en fait l'expérience, même si c'est différent chez Whitehead), et dans l'ampleur infinie du procès, en extension perpétuelle, obéissant à l'ultime qu'est la créativité et donc à l'injonction de réaliser tout ce qui peut l'être, et, de cette manière, de réaliser l'importance.21 De plus, « [u]ne caractéristique du mode primaire de l'expérience consciente est la fusion qu'elle opère d'une grande généralité avec une particularité insistante.22 » Whitehead revient ici contre l'idée banale, normale, mais fausse, que nos expériences individuelles s'attachent immédiatement à une analyse détaillée des particularités de l'expérience sous le mode qualitatif, par une analyse de détail des qualités en présence, faisant abstraction du reste. Autrement, dit c'est une variante du sophisme de la localisation simple. Il n'est pas vrai que, dans l'expérience particulière, nous nous attachons directement à l'analyse des qualités particulières, l'attitude « naturelle » est plutôt d'une grande généralité. La réaction face à l'expérience est de s'attacher au tout de l'expérience, celle-ci nous frappe dans sa totalité, c'est-à-dire au côté confus du couple distinct/confus, le contraste particularisant s'effectuant après quoi. De là, Whitehead en tire des conséquences à propos du rôle des mots et de l'esthétique (du langage et de la littérature pour être plus précis), mais ces considérations, très intéressantes, dépassent le cadre de cette étude. Il convient à tout le moins de noter qu'il considère que cette attitude naturelle fautive23 est de type philosophique « parce que l'évident incarne l'importance permanente du détail variable.24 » Bref, il y a de l'important dans le vague et dans le pointu, et ce qui est manifestement de première évidence à notre conscience dans l'expérience c'est le vague.25 D'ailleurs, ce dégagement d'une portion de sentir moins confus par rapport à son environnement est tributaire des deux directions de l'importance dont je parlerai par la suite : la dimension intéressée, pointant vers le particulier, le détail, et la dimension de l'importance universelle, qui pointe l'infini du monde, qui se tient du côté de l'universalité de l'Univers en procès. Approches de l'importance et de l'état-de-fait Après avoir vu le caractère très proprement généraliste, de surface, d'une attitude pouvant être dite naturelle, il convient d'aller maintenant à l'envers. Pour suivre Bergson il faut inverser les habitudes de pensée; pour citer Whitehead, en « philosophie, les connaissances tendent au détail.26 » Dans les sections 3 et 4 de cette conférence portant sur l'importance27 se noue vraiment, à mon sens, le coeur du développement des notions d'importance et d'état-de-fait. D'abord, Whitehead ancre fortement le traitement de ces termes dans l'histoire, dans leur histoire propre. Il s'agit en effet de ne pas rejeter comme de vaines élucubrations les conceptions antérieures, mais il ne faut pas non plus sombrer dans l'excès inverse car il faut reconstruire les concepts à partir de l'expérience, sans
21 Op. cit., p. 35. « La visée générique du procès est l'accomplissement de l'importance, dans telle espèce et dans telle mesure possibles dans telle situation donnée. » 22 Ibid., p. 28. 23 Ibid., p. 29. « [...] faute d'éducation (uneducated) [...] » Je trouve ici un lien intéressant avec G. Bachelard et la pédagogie constructiviste proclamant que « Vos erreurs m'intéressent. » Le statut de la faute n'est pas morale. 24 Ibid., p. 28. 25 Ibid., pp. 28-29. La section 2, en particulier les alinéas 2 à 4 de celle-ci, autour de la problématique soulevée par les phrases-exemples « Ceci est important », « Cela est difficile », « Ceci est charmant ». Malheureusement, cette problématique et ses implications pour une éventuelle philosophie whiteheadienne du langage et de la littérature dépassent le cadre de ce travail. 26 Ibid., p. 29. 27 Ibid., pp. 29-32.
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tenir les conceptions passées pour des acquis indétrônables, pour des absolus. Une citation illustrera ceci bien mieux que mes mots : « il nous faut sans aucun doute avoir recours à la connaissance dont nous héritons. [...] [p]our acquérir un savoir, il faut d'abord s'en libérer; on doit saisir grossièrement le sujet avant de le délimiter et de lui donner forme.28 » Il faut circonscrire le domaine d'application du concept dans le cadre d'une philosophie originale qui, sans ignorer le passé, essaie de penser par elle-même ces propres abstractions porteuses de sens, de sens différents. Ce passage me rappelle un propos de M. Debaise, tenu lors d'un Kafilo, dans lequel cette idée de « distance constructiviste » surgissait chez Whitehead dans la réflexion à propos de la question du temps. En opposition à la conception selon laquelle on ne peut parler du temps en philosophie correctement (par exemple, on le spatialiserait dès qu'on en parle), Whitehead répondait qu'en prenant une distance maximale par rapport à son objet on pouvait alors construire une manière significative et correcte d'en parler, construire un schème d'idée qui lui soit adéquat. 29 Dans cette approche d'abord historique revient la notion de système, via la problématique de l'ouverture ou de la fermeture de celui-ci. Whitehead réaffirme la nécessité du système en philosophie, mais le système doit être ouvert, c'est-à-dire que l'on doit porter une attention particulière et soutenue aux limites du système, à ce « vague au-delà30 », à ce qui se trouve derrière les limitations propres à un système.31 Toute la difficulté est que les facteurs de fermeture ou d'ouverture d'un système sont tout à faits multiples et changeants. Whitehead, à travers son exemple de la figure de John Stuart Mill, semble montrer que l'éducation donnant un certain type de système trop tôt (avant l'expérience) clôt le système par avance du penseur, qui se trouve, dans l'exemple, liée à une éducation toute particulière. C'est dans cette perspective de conserver toute l'ouverture possible aux systèmes que l'approche historique (on pourrait dire, la critique) de Whitehead prend place ; sans tomber sur un topos évident, il faut savoir ce qui c'est passé avant pour mieux comprendre ce qui se passe maintenant.32 Il faut aussi bien dire que le système de Whitehead est luimême ouvert, se définissant pratiquement par la nouveauté inextinguible résultant de la nature même du système, dont l'ultime est la créativité. Pour Whitehead, trois « cultures » (oser ici le terme de civilisation me semble risqué puisque Whitehead donne un sens différent de l'acception courante à ce terme) sont historiquement à la base de la pensée de l'Europe et de l'Amérique. Il est à noter que dans un autre texte, Whitehead emploie aussi cette méthode historique, renvoyant une fois de plus aux Grecs en priorité, mais faisant apparaître aussi les civilisations asiatiques qui sont éclipsées dans Modes de pensée.33 Donc, il s'agit des Grecs, des Sémites et des Égyptiens, ceux-ci nous ayant transmis des modes différents de savoir sur le monde qui nous entoure considéré dans son état-de-fait. Pour citer le maître : « des Grecs, notre héritage est essentiellement esthétique et logique; des Sémites il est moral et religieux; et des Égyptiens il est pratique. Les Grecs nous ont légué la jouissance, les Sémites le culte, les Égyptiens l'observation pratique.34 » Ce triple héritage oriental a, bien évidemment, des répercussions sur nos conceptions du moment, sur leurs cadres et leurs limites, c'est d'ailleurs pour cette raison que Whitehead les fait intervenir dans son texte comme je l'ai dit précédemment.
28 Op. cit., p. 29. 29 DEBAISE D., conférence sur le problème du temps et de la durée dans la philosophie contemporaine, Kafilo, ULB, communication orale. 30 WHITEHEAD A.N., Modes de pensée, trad. Vaillant H., coll. Analyse et philosophie, Vrin, Paris, 2004, p. 30. 31 Idem. 32 Idem. 33 WHITEHEAD A. N., « La fonction de la raison », in WHITEHEAD A. N., La fonction de la raison et autres essais, trad. GRIFFIN E., coll. Petite bibliothèque, Payot & Rivages, Paris, 2007, pp. 99-165; plus particulièrement pp. 128-134, 147-154. A noter aussi que La fonction de la raison traite de plusieurs thématiques abordées dans Modes de pensée, par exemple la littérature et l'esthétique. 34 WHITEHEAD A.N., Modes de pensée, trad. Vaillant H., coll. Analyse et philosophie, Vrin, Paris, 2004, p. 30.
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C'est en réaction à cette triple particularisation originelle de l'importance que se définit ce que Whitehead nomme la « première tâche35 » de la philosophie moderne, qui est une tâche de conception de l'importance et de l'état-de-fait qui prenne ses distances des conceptions antiques. Il y a d'autres particularisations de l'importance, elles interviendront plus loin.36 Déjà, l'importance est ici mentionnée comme un « facteur général37 ». Cependant, avant de continuer à expliciter la notion d'importance (de construire le concept, dirons-nous), Whitehead doit passer par l'état-de-fait. On se trouve donc au moment même de l'émergence de ces deux concepts, à l'événement de leur naissance. Pour pouvoir saisir le sens de ces notions, il faut toujours garder à l'esprit qu'elles se présupposent l'une l'autre, que leur intimité de connexion est totale, qu'aucune n'est antérieure à l'autre, ni logiquement ni réellement. En conséquence, c'est en recourant à l'état-de-fait que les outils pour mettre en évidence l'importance apparaissent. D'ailleurs cela me semble être une constante dans la pensée de Whitehead : par exemple, Dieu ne peut se penser que lié à la créativité et donc aux entités actuelles et aux objets éternels. La connexité donne aux éléments de la métaphysique spéculative whiteheadienne une proximité conceptuelle forte tout en conservant l'autonomie fonctionnelle des divers concepts. D'un point du système le reste peut de déployer, jaillir. Le système, faut-il le redire, « est chose importante.38 » Passons donc au traitement de l'état-de-fait. Il est rattachée à un certain type d'existence, l' « existence pure39 ». On peut même affirmer que l'état-de-fait est l'existence pure. Comme je l'ai déjà indiqué indirectement en parlant de type d'existence, appréhender une telle notion dans son entièreté s'avère impossible car dès que l'on fait l'expérience de quelque chose, cette chose est une chose dont on fait l'expérience, et non toutes les choses. Nous ne faisons pas l'expérience de la totalité diffuse du sentir, mais nous dégageons par contraste des perspectives sur celui-ci qui l'éclairent sous un angle de vue particulier. La donation originelle du sentir ne peut être effective que dans la double médiation du fait de l'importance et de l'état-de-fait dans l'expérience, présupposant une existence qui puisse la préhender et incorporer comme élément signifiant de son propre procès. L'existence qui serait pure serait une existence complètement isolée, en quelque sorte hors du procès du monde, une existence totalement et radicalement inexistante en fait. On peut la rattacher au mythe du fait pur, du « fait isolé40 ». Cela nous mènera à la critique de l'objectivité liée à une pureté mythologique du fait conçu comme pur et simple data. Pour l'instant, Whitehead évoque les séparations successives que doit subir ce concept d'existence pure avant de pouvoir être saisi; simplement, l'existence pure, si on cherche véritablement à la saisir, se scinde au moins en deux types d'existence (parmi une kyrielle) subordonnés que sont l' « existence imaginaire41 » et l' « existence réelle42 », et ces types peuvent encore se séparer en une pléthore d'autres types, inférieurs aux premiers, et ainsi de suite. Pour Whitehead, l'existence, en somme, suppose l'existence; elle est de nature relationnelle, en procès. Toute existence est une existence dans le devenir, inscrite dans le tout du procès. Il faut aussi noter que Whitehead a une attitude ironique dans sa critique de l'objectivité scientifique, une ironie que je qualifie de bienveillante, et pas une morsure acerbe ne cherchant qu'à choquer. L'existence pure, il faut bien l'avouer, est une doux rêve bien commode pour les scientifiques. La suite de l'examen whiteheadien de l'état-de-fait nous apportera quelques précisions à ce sujet.
35 Op. cit., p. 30. 36 Ibid., p. 35. « [...] "morale", "logique", "religion", "art", [ont] prétendu épuiser toute la signification de l'importance. » Les guillemets sont de Whitehead. 37 Ibid., p. 30. 38 Ibid., p. 26. 39 Ibid., p. 30. 40 Ibid., p. 33. 41 Ibid., p. 30. 42 Idem.
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L'état-de-fait requiert la notion « d'un environnement d'existences43 », notion qui elle-même renvoie à l'idée de la « multiplicité44 » (multiplicité des types d'existences subordonnés entre eux) et à celle du « plus et moins45 ». On pourrait construire une notion de « plus et moins » se rapportant aux niveaux d'existence qui se dessinent à travers la multiplicité des existences diverses, certaines étant au-delà des autres et d'autres leur étant subordonnées. Ce serait dire par là que le « plus et moins » relève d'une certaine hiérarchie des niveaux d'existence, à tout le moins des relations entre ceux-ci, relations qui changent en fonction des niveaux en question. Certes, comme nous l'avons fait pour l'idée d'idée, la construction d'un sens technique de cette notion est possible, mais c'est manquer l'esprit de Whitehead. Avec un certain ricanement sous cape, mais sans méchanceté, Whitehead, avec la notion du « plus et moins », montre l'absurdité de la conception des faits par les scientifiques. En effet, les faits n'ont pas tous le même poids pour ceux-ci, et donc on pourrait dire qu'il y en a qui ont plus d'être, et d'autres moins d'être. C'est contre cette gradation arbitraire et tout à fait dépourvue à la fois de sens et de réalité que Whitehead s'élève. Quels pourraient bien être les critères pour juger du niveau d'être dans un état-de-fait particulier ? Manifestement, la critique whiteheadienne ne vise pas la légitimité de la science mais bien plutôt son état d'esprit, et certains de ces présupposés plus ou moins tacites. L'état-de-fait n'a pas divers types d'existence propre en fonction de son poids ontologique, tous les états-de-fait sont plutôt défini dans leur poids d'importance, qui ne joue pas sur leur nature. Aussi, l'environnement d'existence d'un état-de-fait, c'est ce qui, dans le sentir, l'environne, avec son aspect temporel. L'état-de-fait a bien fait irruption, mais il se trouve défini par Whitehead comme un concept-limite, associé qu'il est à l'existence pure et au « plus et moins » tout aussi mythique.. D'ailleurs, à la fin de la conférence, Whitehead l'exprime clairement en disant que l' « état-de-fait est une abstraction46 », ce qui ne l'empêche pas de faire partie des bonnes abstractions à mon avis, de celles qui permettent de donner du sens aux choses ; c'est certes une abstraction, mais elle est bien construite. Sa fécondité ne fait aucun doute dans le cas présent, puisqu'il permet de passer à l'importance. L'importance, elle aussi, puisqu'elle est fondamentalement liée à l'état-de-fait, doit se poser en terme de multiplicité et d'inter-relations. De plus, l'importance permettra ensuite de faire surgir la morale en son sein. Elle nécessite de faire appel « à des degrés d'importance et à des types d'importance47 » et donc son unité peut sembler d'emblée divisée : à l'intérieur d'elle-même, l'importance possède des niveaux, dont certains sont inférieurs aux autres et vice-versa. Cependant, il faut garder à l'esprit que l'importance vise toujours aussi l'unité de l'Univers même lorsqu'elle est intérêt, qu'elle est tendue vers la totalité du procès, qu'elle est chargée en quelque sorte d'exprimer. De plus, il y a diverses importances, diverses manières de considérer important un « quelque chose48 ». Il ne faut pas voir ici un « plus et moins » d'être de l'importance. C'est que l'importance possède des gradations en fonction de la vivacité du contraste avec lequel son objet se détache de la masse du sentir, mais cette gradation n'a rien d'absolu et ne concerne pas l'être de l'importance, elle est bien plutôt reflet du flux des choses, des transformations et de la complexité des faits dans la marche du procès. En fait, sans « degrés du sentir49 », on ne pourrait faire l'expérience de quoi que ce soit. Whitehead nous dit que c'est toujours à quelque chose que se rapporte la notion d'importance, que l'importance pour elle-même est un concept vide. L'importance demande, afin de se doter d'un contenu d'importance, d'être mise en relation avec un quelque chose, avec une entité, la plus générale soit-elle, la plus petite soit-elle, la plus abstraite soit-elle : le quelque chose est en quelque sorte la condition minimale de possibilité d'existence de l'importance, qui est concept
43 44 45 46 47 48 49 Op. cit., p. 30. Idem. Idem. Op. cit., p. 41. Ibid., p. 30. Idem. Les italiques sont de Whitehead. Op. cit., p. 33.
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essentiellement dynamique, relationnel. Le quelque chose permet à l'importance d'acquérir une fonction propre dans le système, une fonction de sens, de valeur, liée à une visée d'évaluation. De là, l'importance se rattache à l'état-de-fait par sa perspective dans le sentir, qui est ce quelque chose. L'importance est donc liée irrémédiablement à l'expérience, et à l'existence, à toute existence. Elle en est une caractérisation de base. On pourrait dire, ce qui existe existe parce qu'il est capable de manifester l'importance. Cela nous renvoie au moment où Whitehead définissait l'importance comme la visée générale du procès50. Nous voici bel et bien revenus à l'état-de-fait, dont Whitehead nous avait déjà annoncé qu'on ne peut y échapper. On le sait, cette notion présuppose une multiplicité essentielle, et en outre l'articulation entre l'importance et l'état-de-fait est très serrée, j'ose dire que ces deux concepts sont tout à fait co-extensifs, co-existants; ils se présupposent l'un l'autre afin de permettre l'expérience. L'expérience présuppose aussi, en outre, la totalité de l'Univers et la possibilité du contraste qui fait émerger les particularisations porteuses de nouveauté. Whitehead introduit alors l'idée d'un choix nécessaire, basé sur le principe que notre capacité finie d'appréhension conceptuelle ne permet pas de saisir l'état-de-fait à cause de sa multiplicité.51 C'est encore un signe du glissement à la morale qui s'exercera plus loin dans la conférence. Ce choix, intellectuel pour l'instant, repose sur le « ceci plutôt que cela52 », sur une importance relative, sur une capacité de discrimination, qui pourrait être vue comme une variante du « plus et moins » dans son sens technique, sinon il ne recevrait aucune signification, ne ferait pas sens. Pour faire une analogie (douteuse j'en conviens), le choix acquiert sa signification par l'ingression de l'importance, comme, dans la concrescence, l'entité actuelle acquiert sa valeur par l'ingression des objets éternels. Bref, l'important, c'est que : « [l]es notions d'importance, de choix et de liberté intellectuelle sont [...] liées et impliquent toutes une certaine référence à l'état-de-fait.53 » En d'autres termes, le choix est possible en fonction de la capacité d'abstraire quelque chose de son environnement pour en faire un état-de-fait, abstraction présupposant de reconnaître l'importance de cet état-de-fait artificiellement séparé par une abstraction constructive qui permet d'offrir un matériau simple à la pensée qui dès lors pourra s'y fixer. En fait le choix ne dépend pas strictement du pôle subjectif, il est aussi conditionné par l'état du procès et le rapport des constituants du sentir entre eux. La morale explicitera les conditions qui sous-tendent ce choix, qui, en quelque sorte, le motivent. D'ailleurs, c'est bien parce qu'on ne sort jamais de la relation à l'état-de-fait que ces notions sont importantes. L'état-de-fait est aussi inéluctable que les lois naturelles. Il est là, comme d'une manière ou d'une autre, la liberté présupposée dans le choix est là aussi, comme le soleil est là chaque matin.54 Je dirais que l'état-de-fait est aussi inéluctable que l'expérience et que, finalement, l'abstraction. Cela dit, il n'y a rien de négatif à cette inéluctabilité. C'est que l'existence, toute existence, requiert d'être imbriquée dans un champ qui à la fois lui pré-existe (la totalité de l'Univers en procès) et se co-déploie (l'aspect propre du procès qui contient l'existence) avec elle. Au début de la section 4, Whitehead passe à l'étude « sous un autre éclairage55 » de l'importance et de l'état-de-fait. L'état-de-fait est maintenant posé textuellement comme un point extrême de la pensée ; en tant que tel il se réfère strictement au monde des choses en mouvement qui se meuvent sans cesse autour de nous, au pur chaos du pur sensible. L'état-de-fait fait son apparition dans la pensée à la faveur des habitudes prises par l'existence de s'adapter étroitement à
50 Op. cit., p. 35. 51 Ibid., p. 31. « Mais la multiplicité d'un état-de-fait exige, de la part d'un intellect fini, qu'il fasse un choix pour l'aborder. » 52 Idem. 53 Idem. 54 Idem. 55 Idem.
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son environnement - habitudes elles-mêmes sous-tendues par l'idée d'être immergé dans un monde, donc d'en être en quelque sorte séparé puis d'en faire partie sous le mode d'un élément néanmoins originellement distinct. Dans les mots de Whitehead : « Cette notion a son origine dans la pensée que nous sommes nous-mêmes un procès immergé dans un procès qui nous dépasse. 56 L'état-de-fait, ce concept-limite, comme je l'ai nommé précédemment, est associé à l'objectivité, sous le vocable intéressant d'« idéal caché 57» de la science physique. En effet, il faut s'imaginer comme hors du monde pour pouvoir le considérer comme objet pour soi, comme pur objet. Or, toute la philosophie de Whitehead va à l'encontre de cette conception, est un effort de dépasser cette préconception trop évidente. L'état-de-fait associé à la notion de fait pur est une conception erronée ne tenant pas compte de la connexité radicale des choses entre elles.58 De même, Whitehead propose ici une nouvelle définition de l'importance, précisant qu'elle est inadéquate - cela dit cette définition lui permet aussi de faire le lien avec le thème de la conférence suivante.59 Le principal intérêt de cette définition est qu'elle met en lumière la bipolarité de l'importance, avec une orientation portant plutôt attention aux détails des choses et son envers concerné par l'unité de l'Univers. L'intérêt est orienté vers « l'individualité des détails60 », l'importance fait donc signe vers ce qui est au-delà des particularités, vers l'unité de l'Univers. Cela dit, Whitehead précise que quelquefois intérêt et importance sont des synonymes dont le champ d'application se recoupe plus complètement. Toute visée d'importance vise donc à saisir à la fois le détail d'une expérience et ce qui fait tenir ensemble l'entièreté du monde - et donc ce qui inclut tel ou tel particulier dans la totalité organique de l'Univers. Pour Whitehead, l'importance est réellement une notion que je qualifierais de quasi-ultime : « aucune référence à un nombre fini d'autres facteurs61 » ne peut l'expliquer pleinement, sa nature même est protéiforme. L'importance garanti la possibilité de la morale. En cela, on peut être tentée de la rapprocher avec une autre notion ultime comme la créativité ou avec Dieu dans la mesure où il est donateur de valeur. On peut aussi être tenté de rapprocher l'importance de la valeur. La liaison antithétique que forme l'importance avec l'état-de-fait est une force de tension, une force vitale. À travers cette double relation d'appel et de refus mutuel se noue le drame de l'expérience. La notion d'importance, nous dit Whitehead, « est comme la nature elle-même62 ». Elle est un donné de base de l'Univers, un constituant essentiel à toute existence. De l'autre côté, l'état-de-fait est lui aussi inévitable, mais il se situe à l'opposé de l'importance. Celle-ci, pourrait-on dire, donne l'épaisseur requise aux états-defait pour les rendre signifiants. C'est une véritable co-constitution. D'ailleurs, une partie de l'épaisseur dont elle dote les faits est morale, mais dans un sens très particulier. Nous en parlerons un peu plus loin. Enfin, il faut s'intéresser à la fin de la citation de départ. Concentrer son attention, c'est la concentrer sur un fait. Le fait commande d'une certaine manière l'attention, bien qu'elle provienne d'un choix elle n'est pas strictement déterminée par un sujet face à un objet, sinon on ne serait plus whiteheadiens. Pourtant, comme le remarque Whitehead, l'attitude scientifique est elle-même impliquée dans un jugement d'importance sur sa propre attitude, sans quoi l'attitude scientifique s'effondre. Pour être en mesure de « négliger ce qui est sans rapport avec ce que l'on observe63 » il faut savoir ce qui est important. Aussi ne soyons pas étonné que « les plus ardents défenseurs de
56 57 58 59 60 61 62 63 Op. cit., p. 32. Idem. Op. cit., p. 33. Ibid., p. 32. « un intérêt impliquant cette intensité de sentir individuel qui conduit au côté public (publicity) de l'expression » Idem. Idem. Idem. Idem.
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l'objectivité de la pensée scientifique insistent sur son importance.64 » Pour le dire autrement, l'idée d'objectivité se créée sur le fait de l'importance, qui est enracinée dans l'expérience, et donc d'un certain côté dans la subjectivité. Cette idée était déjà présente dans La fonction de la raison, où Whitehead écrit que « [l]es hommes de science animés par l'intention de prouver qu'ils sont dépourvus d'intention constituent un sujet d'étude intéressant.65 » Il est impossible de lire cette phrase sans qu'un sourire se dessine sur nos lèvres. L'ironie whiteheadienne à propos de la science est communicative. Le sens de l'importance est dépendant de la relation avec l'état-de-fait dans le cadre d'une expérience, donc d'un contraste sur fond de sentir. Ce sens est lié irrémédiablement au quelque chose qui est en sa condition de possibilité (si rien ne se détache du plan du sentir, l'expérience est impossible), et il est finalement lié à la nature de toute existence. L'expérience est une tension dynamique mettant en œuvre les forces de deux perspectives opposées ne pouvant exister l'une sans l'autre, celle plus objective de l'état-de-fait et celle plus subjective de l'importance, car l'importance varie, tout comme ce sur quoi elle se porte varie, tout comme le procès du monde lui-même fluctue. Whitehead nous dit que « [l]e sens de l'importance [...] est donc enchâssé dans l'être même de l'expérience animale.66 » L'expérience présuppose le regard de l'importance pour lui donner une épaisseur de sens, une épaisseur morale aussi. L'expérience purement désincarnée, qui ne suscite aucun intérêt, à laquelle aucune importance ne se rattache, ne serait que remarqué, c'est le plus qu'il pourrait lui arriver. On ne pourrait rien en dire de plus que ce qui a lieu, sans quoi on s'y intéresserait, et apparaîtrait alors une perspective sur le fait ainsi considéré. La base de la vie animale repose sur cette capacité de distinction entre éléments signifiants et non-signifiants, donc sur la capacité d'appliquer une perspective au sentir. Et puis la concentration est une attitude 67, et l'attitude est une caractéristique du monde animal, ce qui confirme l'ancrage de l'importance dans l'existence, et, par suite, dans l'expérience. Quelques considérations morales À partir de la section 6 de la conférence et jusqu'à la fin de la section 7, Whitehead passe momentanément à un champ moral d'application de son concept d'importance. Il est à noter que la morale se trouve subordonnée à l'importance, au même titre que l'art, la religion et la logique, entre autres. C'est dire toute la généralité de la notion d'importance. Il ne s'agit pas ici de tenter de présenter et d'expliciter la philosophie morale de Whitehead (tâche qui me semble bien impossible) mais, comme plus tôt dans ce travail, de m'en tenir à la conférence sur l'importance et de voir ce qu'on peut en tirer d'éclairant à ce sujet. D'abord, il faut bien se rendre à l'évidence, la morale whiteheadienne (si tant est que cette expression tienne réellement la route) déroute, tout comme, il est vrai, sa philosophie en général au premier abord. Le premier moment du texte où fait irruption la morale est une anecdote personnelle, qui permet d'illustrer « le manque possible de pertinence des considérations morales68 » : une représentation de Carmen auquel Whitehead assista en compagnie d'une jeune fille et de sa grandtante. Je trouve personnellement assez singulier de commencer à parler de morale en citant un exemple démontrant son inutilité ; on peut dire que Whitehead ne manque pas d'humour comme le laisse voir la fin de l'anecdote en question, ni d'originalité. Rapidement, l'exemple met en relief l'opposition entre l'esthétique et la morale, entre l'expérience du plaisir esthétique, de la beauté, de
64 Op. cit., p. 32. 65 WHITEHEAD A. N., « La fonction de la raison », in WHITEHEAD A. N., La fonction de la raison et autres essais, trad. GRIFFIN E., coll. Petite bibliothèque, Payot & Rivages, Paris, 2007, p. 111. 66 WHITEHEAD A.N., Modes de pensée, trad. Vaillant H., coll. Analyse et philosophie, Vrin, Paris, 2004, p. 32. 67 Op. cit., p. 28. 68 Ibid., p. 36.
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la gaîté, et une expérience morale qui n'a pas sa place dans la représentation théâtrale. À la fin de la représentation, la petite fille met en question la moralité des personnages de la pièce, question qui fut esquivée par Whitehead et la grand-tante par la recherche de leur voiture. Effectivement, le pur plaisir de l'expérience esthétique n'est pas nécessairement sous-tendu par des questionnements moraux ou par un plaisir moral (ce qui n'était pas le cas pour Carmen et ses contrebandiers nuisibles), même si, comme Whitehead lui-même le voit très bien, il arrive au contraire que la morale soit au centre des pièces.69 Mais Whitehead va plus loin, avec une phrase que je trouve plutôt osée : « la morale s'évanouit et seule reste la beauté.70 » On se retrouve dans une conception très esthétisante de la morale, où celle-ci peut s'évanouir, et laisser toute la place à l'esthétique par exemple. À mon avis, la religion et la logique peuvent aussi faire s'évanouir la morale. Dans une pure expérience de plaisir logique, les considérations morales ne sont pas à leur place - tout plaisir n'est pas nécessairement moral. La morale n'a pas part constituante dans toute expérience du monde chez Whitehead. Puis Whitehead traite des codes moraux. En deux mots, il rapproche l'illusion de la stabilité des lois de la nature à celle de la stabilité perpétuelle des codes moraux, ces deux illusions conjointes formant « une illusion primaire qui a vicié une grande partie de la philosophie.71 » C'est donc un geste fort, qui affirme directement que l'illusion moralisante est comme la scientifique, c'est-à-dire un frein à la pensée proprement philosophique. Soit. Il est d'ailleurs vrai que l'idée d'une applicabilité universelle de nos codes moraux particuliers à d'autres organismes est assez risible, mais ils ne sont pas développés avec la visée d'une applicabilité hors du champ humain (normalement). En somme, malgré une expression un peu crue, cette thèse me semble pleine de bon sens et de pertinence. Whitehead continue et donne sa définition de la morale : « La morale consiste dans le contrôle du procès de manière à maximiser l'importance. 72 » On sent bien la distance de l'auteur de cette phrase par rapport à la majorité de la tradition morale qui le précède. Sa morale, Whitehead la pose d'emblée dans les termes de sa philosophie spéculative, en lien avec l'importance. L'importance de l'importance est donc, en plus de permettre l'expérience en général, de permettre l'expérience morale, d'avoir fonction d'évaluation. Il faut bien voir que maximiser l'importance n'est pas une exhortation à la conduite morale définie en terme de bien ou de mal, c'est une injonction morale qui renvoie au procès, au devenir, à l'Univers qui doit se réaliser, enfin, à la créativité. Une autre citation permet d'éclaircir un peu plus le sens de la définition : « la morale est toujours la visée de cette union d'harmonie, d'intensité et de vivacité qu'implique la perfection de l'importance de l'occasion en question.73 » La morale est une fois de plus liée fortement à l'esthétique en ce qu'elle vise une harmonie, une beauté inhérente à un certain ordre, une certaine perfection. Elle est aussi liée à l'intensité et à la vivacité - aucune mention de bien ou de mal, mais toujours des critères plutôt d'ordre esthétique ou métaphysique. Cela étant, l'ordre est lié à une occasion particulière distincte des autres occasions. La morale de Whitehead est, pourrait-on dire, perspectiviste, subjectiviste. Elle n'a pas d'absolu, elle n'a pas d'autre impératif que celui de la maximisation de l'importance, donc, en fait, de l'import de la nouveauté dans le déroulement du procès du monde. Nous ne sommes pas du tout dans une morale du devoir moral absolu classique basé sur le Bien, telle celle de Kant, nous sommes vraiment, véritablement, dans une morale de l'importance, une morale du procès, qui prend ces distances avec les conceptions de bien et de mal traditionnels, qui les évacue, une morale du flux pour une philosophie de la connexité fluente elle aussi. En fait on est en droit de se demander s'il s'agit encore d'une morale qui soit morale, et non
69 70 71 72 73 Op. cit., p. 36. Idem. Op. cit., p. 37. Idem. Idem.
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pas d'une certaine manière amorale. Mais il ne faut pas perdre de vue que ces notions de morale et d'esthétique sont tenues en haute estime par Whitehead, qu'elle ne doivent pas être subordonnées à la science qui serait illusoirement plus stable. Comme il le dit si bien lui-même, l'esthétique, la religion et la morale sont « les forces de perturbation et de dynamisation de la civilisation. Elles poussent l'humanité vers le haut et vers le bas. Quand leur vigueur s'atténue, il en résulte un lent déclin.74 » Mais retournons au code moral quelques instants. Au bas de la page 37, Whitehead use de son ironie afin de démontrer l'absurdité des codifications morales strictement délimitées. Ces interrogations ne sont pas dépourvues de sarcasme mais le ton n'est pas du tout pamphlétaire, le but n'étant pas de se mettre les catholiques à dos mais de susciter la réflexion. D'ailleurs, le traitement de cet exemple tiré des Dix Commandements de la Bible est assez typique. D'abord on part du contenu le plus étroit, puis on ouvre à une généralité plus grande, débouchant sur une dernière question qui n'a plus beaucoup de lien avec l'énoncé de départ. On part d'un énoncé moral, et on se retrouve face à un énoncé qui n'a plus que des liens très ténus voire pas du tout de lien avec la morale.75 Whitehead critique assez radicalement la prétention à l'universel des codes moraux en les ramenant à des « formulations [de] comportements que, dans des circonstances ordinaires et à l'exception de raisons très particulières, il est préférable d'adopter.76 »77 Ce n'est pas tant l'intrusion d'un vocabulaire pouvant pointer vers le behaviorisme qui me trouble ici que le terme préférable. La notion d'énoncé se rapportant à des comportements me semble fort correcte et juste, mais la notion de préférence est assez étonnante en contexte moral, où l'on s'attendrait plutôt à voir surgir celle d'obligation ou de devoir. Or, la morale de Whitehead a comme seul impératif la venue au monde de la maximisation de l'importance, elle ne porte à proprement parler aucun jugement moral sur le caractère bon ou mauvais d'un acte, moral au sens traditionnel et pas whiteheadien du terme. Elle a un autre critère qui est : cet acte contribue-t-il ou ne contribue-t-il pas à la maximisation de l'importance ? C'est une morale qui me donne envie finalement de la caractériser de morale amorale, cet oxymore résumant assez bien ma pensée sur le caractère proprement moral (au sens traditionnel du terme) de la morale whiteheadienne. Cela ne veut pas dire qu'elle ne soit pas intéressante, loin de là. Pour être intéressante, elle l'est, énormément - cet élargissement du sens du mot "morale" est quelque chose d'inouï et de fascinant. Il faut augmenter l'extension du terme "morale" pour que la morale de Whitehead puisse y entrer sans la faire éclater. Et c'est une intention tout à fait louable que de chercher à mieux définir le terme "morale", mais je ne crois pas qu'il faille pour ce faire nécessairement lui retirer les contenus de bien et de mal régulateurs de l'action. Allons donc au dernier paragraphe qui nous intéressera ici. Whitehead réitère sa position : « [i]l n'existe aucun système de comportement appartenant au caractère essentiel de l'univers, qui soit l'idéal moral universel.78 » Voilà qui est bien clair. Le terme important est "aucun". D'un coup est tiré un trait sur tous les systèmes moraux qui l'ont précédé et qui prétendaient à l'universalité. Toutes les justifications qui ont été évoquées pour justifier de tels échafaudages métaphysicomoraux sont fausses, non-recevables. C'est d'ailleurs pour cette raison que sa morale n'est pas un système mais qu'elle exprime plutôt un esprit79 s'appliquant à un ensemble de comportements dans des circonstances données. Ce qui est universel, c'est la visée, c'est l'esprit, qui est en relation avec du concret, des situations, de l'événementiel. La morale doit concerner la visée de la totalité dans chaque cas particulier, ou, pour le dire comme Whitehead : « [e]lle concerne [...] l'idéal général qui
74 Op. cit., p. 42. 75 Ibid., p. 37. Du commandement du jour de repos à la question du statut de la division du temps en jour, il y a une marge, franchie en sept lignes par Whitehead. 76 Ibid., p. 38. 77 Ibid., pp. 37-38. 78 Ibid., p. 38. 79 Idem.
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doit être la justification de tout objectif particulier.80 » En cela elle se trouve très proche de l'importance qui vise l'unité de la totalité de l'Univers. Est universel ce qui en chaque cas particulier fait signe vers le procès du monde. Un acte n'est pas moral (ou immoral) en soi, il n'est moral que si on maximise l'importance qui dépend de cet acte dans le processus historique du monde. De fait, Whitehead le dit clairement : « La destruction d'un homme, d'un insecte, d'un arbre, ou du Parthénon, peut être morale ou immorale.81 » La destruction d'un homme est ramenée au même niveau que celle d'un végétal ou d'une structure architecturale. Cela passe encore, objectivement il n'a pas tout à fait tort, une destruction est une destruction. Ce qui me trouble un peu plus, c'est que ces actes puissent tous être moraux ou non en fonction de la sauvegarde/maximisation de l'importance qu'apportera l'acte. Selon un code arbitraire qui n'a pas de justifications suffisantes, ce sont des actes qu'il est préférable d'éviter - le cadre comportemental usuel de notre civilisation ne juge pas adéquat de mener à terme la destruction d'un vivant ou d'un chef-d'œuvre. Mais rien ne peut nous assurer que l'importance ne serait pas augmentée par la destruction du Parthénon, ou de tel individu humain. D'ailleurs, puisque tout ce qui peut se réaliser doit se réaliser dans le procès du monde, il est de toutes manières inévitable que cet acte arrive un jour ou l'autre. Si le fait de détruire le Parthénon augmente l'harmonie, l'intensité et la vivacité de l'occasion dans lequel s'inscrira cet acte, alors il sera moral. Ce "perspectivisme moral" distend quelque peu les cadres normaux, habituels, traditionnels, de la notion de moralité d'un acte. La conception du terme "morale" telle qu'elle est définie par Whitehead n'a plus vraiment beaucoup à voir avec ce cadre de la tradition, de la systématique morale basée sur une conception du bien et du mal avec suprématie du premier sur le second. La réflexion morale de Whitehead ne prend sens que lorsqu'on la replace dans sa philosophie spéculative où il ne faut jamais perdre de vue le fait de la connexité des choses et le principe de créativité. Elle peut paraître absolument immorale mais seulement si on oublie qu'elle ne se veut pas système moral mais réflexion sur la morale, élargissement de ce concept, qu'elle n'a aucune prétention d'universalité d'application. L'amorale morale de Whitehead n'est amorale que si on la confond avec une morale "vieux genre". Le fait qu'elle pointe vers la réalisation du procès par la maximisation de l'importance signifie qu'elle n'est pas indifférente à toutes valeurs. Elle remplace d'une certaine façon la valeur de bien par des valeurs à caractère plus esthétisants que sont l'harmonie, l'intensité et la vivacité. Certes, il est préférable de ne pas occire son compatriote, mais cet acte n'est pas stricto sensu un acte immoral per se. La "morale" de Whitehead ne se retranscrit pas nécessairement très bien dans le quotidien, mais c'est une conception qui possède son charme propre et son originalité tout à fait indéniable. Il faut la considérer dans le système whiteheadien sinon, effectivement, on manque ce qui fait sa beauté propre et on ne peut pas comprendre son contenu.82 Conclusion Reprenons notre citation de départ : « Deux idées opposées semblent inévitablement sous-tendre toute l'ampleur de l'expérience : l'une est la notion d'importance, le sens de l'importance, la présupposition de l'importance; l'autre est la notion d'état-de-fait (matter-of-fact). Il n'y a pas d'échappatoire au pur état-de-fait. Il est la base de l'importance, et l'importance est importante de par le caractère inéluctable de l'état-de-fait. On concentre son attention en raison d'un sens de l'importance. Et quand on se concentre, on fait
80 Op. cit., p. 38. 81 Idem. 82 Loin de moi la prétention d'affirmer avoir tout compris à la réflexion morale de Whitehead, mais j'ai appris à y voir une certaine beauté et un contenu fascinant et extrêmement particulier qui pousse à repenser mes préconceptions sur la morale.
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attention à un état-de-fait. Les gens qui, obstinément, limitent leur attention à un état-de-fait le font en raison de leur sens de l'importance d'une telle attitude. Ces deux notions sont antithétiques, et s'appellent l'une l'autre.83 » Je crois que j'ai réussi à rendre suffisamment clair le sens des termes en présence de manière à faciliter la compréhension de ce passage. Toute expérience, dans son ampleur propre, contient toujours au moins un état-de-fait et au moins un sens de l'importance, qui lui donne sens, et permet d'en fixer les déterminations signifiantes, de les abstraire de son environnement. L'état-de-fait est toujours déjà contenu avec l'importance, sans elle on ne peut en faire l'expérience. L'importance lui rend sa dimension d'expérience et l'inscrit dans le tout de l'Univers, la relie au procès dans sa dimension de totalité. On peut focaliser son attention sur un état-de-fait parce qu'on ne peut le considérer que médiatement par l'importance. La science insiste sur l'objectivité et l'étude du fait en raison du sens de l'importance qu'elle donne elle-même à ces notions. En somme, le fondement double de toute expérience incluse dans le cours de l'existence animale est la factualité abstraite et le sens qui s'en dégage, lui aussi abstrait par l'action de l'importance, qui marque toujours l'ancrage de toute expérience dans le Tout. La morale, quant à elle, dépend de l'importance, et en est un instrument servant à la maximiser dans le procès. C'est un concept whiteheadien singulier, relié à l'expérience puisque subordonné à l'importance. Bref, on comprend mieux maintenant l'importance de l'importance.
83 WHITEHEAD A.N., Modes de pensée, trad. Vaillant H., coll. Analyse et philosophie, Vrin, Paris, 2004, pp. 28.
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